« Sordide et vulgaire ! » : Pourquoi le film culte La Grande Bouffe a failli être censuré à sa sortie ?
Publié le Par Mathilde Fontaine

Hué lors de sa présentation au Festival de Cannes en 1973, La Grande Bouffe a déclenché autant de dégoût que de colère. Retour sur la sortie polémique de ce film devenu un classique du cinéma dans lequel Marcello Mastroianni, Philippe Noiret, Michel Piccoli et Ugo Tognazzi mangent à en mourir dans un excès de scènes indigestes.
Il est des films qui marquent les esprits pour des raisons assez particulières. Il y a les comédies façon Le Dîner de cons ou La Grande Vadrouille qui ont déclenché chez nous des fous-rires inoubliables, les drames comme Je vais bien, ne t’en fais pas ou Un long dimanche de fiançailles qui nous ont ému aux larmes… et puis, il y les autres, qui habitent notre mémoires pour un autre motif. C’est le cas de La Grande Bouffe.
Sommaire :
C’est quoi La Grande Bouffe ?

Celles et ceux qui ont déjà vu le film ont certainement d’emblée eu un haut le cœur rien qu’à la lecture de son titre : La Grande Bouffe est un classique du cinéma, peu comparable à d’autres œuvres. Et pour cause, le long-métrage de Marco Ferreri raconte tout simplement l’histoire d’un groupe d’amis qui décident de manger… jusqu’à la mort. Eh oui ! Assez incroyable, mais pourtant vrai, ce projet a bel et bien vu le jour, et est d’ailleurs porté par un casting de haute volée, avec Marcello Mastroianni, Philippe Noiret, Michel Piccoli et Ugo Tognazzi dans les rôles titres.
On y retrouve donc ce quatuor qui, en plein hiver, décidé de s’enfermer dans une villa pour s’adonner à ce qu’ils renomment « un séminaire gastronomique« . Qu’ils soient magistrat, pilote, producteur ou grand chef, ces hommes qui mènent une vie faste s’ennuient cruellement et ont ainsi pris la décision de mettre fin à cette vie monotone par un excès.
Un excès de nourriture qui donne lieu à des scènes difficiles à regarder, mais aussi un excès de sexe avec des séquences elles aussi choquantes, et des instants de scatophile que l’on peu aisément qualifier d’insupportable à visionner. Et, justement, le choc de ce (pas très) savoureux mélange d’orgie culinaire et sexuelle n’a que très peu été apprécié par la critique lors de la présentation du film en 1973, lors du Festival de Cannes.
Pourquoi le film a-t-il été présenté au Festival de Cannes ?

Vainqueur du prix FIPRESCI, ex æquo avec La Maman et la Putain de Jean Eustache, La Grande Bouffe n’a pourtant pas été du goût de ses spectateurs lors de sa première projection. Après un cru 1973 du Festival de Cannes avec des films jugés très moyens, le comité avait en effet misé sur des œuvres beaucoup plus originales et intenses, sauf que ce choix n’a pas du tout convaincu. Pour preuve, Ingrid Bergman, présidente du jury, a même asséné que ces deux long-métrages qui représentaient l’Hexagone étaient : « les plus sordides et les plus vulgaires du Festival« .
La polémique n’a ensuite pas cessé d’enfler, puisque, après avoir été hué durant la projection, La Grande Bouffe a reçu des attaques de toutes parts. Tandis que la critique Claude-Marie Trémois a commenté : « Obscène et scatologique, d’une complaisance à faire vomir, ce film est celui d’un malade qui méprise tellement les spectateurs que l’on ne peut que se réjouir des huées qui l’ont accueilli, lui et ses interprètes, au sortir de la projection« , dans Télérama, Jean Cau, dans Paris Match, s’est aussi insurgé.
Les critiques acerbes s’invitent à la table de La Grande Bouffe

« Honte pour les producteurs. Honte pour les comédiens qui ont accepté de se vautrer en fouinant du groin […] dans pareille boue qui n’en finira pas de coller à leur peau. Honte pour mon pays, la France, qui a accepté d’envoyer cette chose à Cannes afin de représenter nos couleurs, a-t-il lancé. Honte, enfin, pour notre époque dont la faiblesse tolère, finance, encourage, dévore et déglutit pareilles pâtées d’excrément. » Pire, le Ministre de la Culture, Jacques Duhamel, a même dû intervenir en ordonnant à André Astoux, directeur du CNC, de s’expliquer sur « ces choix inqualifiables. »
Comment le film a finalement pu sortir ?
Si elle aurait donc pu être censurée, cette satire outrancière de la société et de la bourgeoisie, de ses excès, a pourtant bel et bien connu une sortie au cinéma et a même attiré plus de 2,5 millions de spectateurs dans les salles. Mieux, elle est désormais considérée comme un classique donc, tout en restant insoutenable à regarder pour beaucoup de spectateurs.
Quelques semaines après la sortie nationale de La Grande Bouffe, Le Point avait d’ailleurs commenté la polémique de cette manière : « La croisade a bel et bien eu lieu : fanatique mais volatile. Après trois semaines de sermons tonitruants, le scandale de La Grande Bouffe apparaît pour ce qu’il est : un soufflé trop vite monté et qui laisse un arrière-goût d’amertume.«

Mathilde Fontaine
Rédactrice en chef - Journaliste
Rédactrice en chef de Serieously, Mathilde est toujours à l'affut d'une sortie cinéma ou d'une nouveauté séries, sans oublier de regarder en boucle des classiques du grand et du petit écran.